Je suis d’une génération épargnée. Elle a vécu dans un entre-deux d’une paix relative. Avant ? On connait ce qui nous a été épargné. Après ? Nul de sait. Nos pas sont prudents et, aujourd’hui, nous regardons à deux fois. La lumière est-elle derrière nous ? Est-elle toujours devant ? Et s’il y a encore de la lumière, que pouvons comprendre d’autre que notre ignorance de ce qui vient ? C’est l’intérêt de la création : se désarticuler du passé et de l’avenir, tout ramener au présent qui est le centre de tout. Il n’y a pas de temps, juste de la matière à façonner notre marche, même s’il commence à faire sombre. Voyez cette porte. Il n’y retournera pas et lèvera les yeux vers les hauteurs (ciel ? Etoiles ? Firmament ? Nuit du monde ?).

Ce qui fait ce que je suis, c’est la solitude, la nuit et l’écriture. C’est indissociable. Les images (photos, peintures, dessins, collages…) sont toujours de l’ordre de l’ébauche. Je les arpente rapidement. Je n’ai pas le souci des images. M’intéressent leurs amorces. Mais elles sont au coeur de l’écriture même si je récuse l’idée que le langage et les mots seraient là pour “dire” des images. Ils ne disent ni ne racontent ce qui serait “vu” ou “ressenti”. Ils sont directement le ressenti.

Et derrière le ressenti, l’effacement des mots ou leur silence. J’ai parfois peur de l’humanité, de ce qui nous fait humain. S’effacer ou se cacher ? Se cacher c’est s’effacer, se retirer du jeu humain. Et l’ombre revient. Et tenter d’effacer ce qui estompe ne mène à rien.
Cette question de la tentation est récurrente, nous n’y répondons jamais. Nous côtoyons notre ignorance comme nous nous contentons de cette petite disparition. Que devient-elle ? Que veut-elle vouloir ainsi à l’écart ? Daisuke Yokota défait les lignes de compréhension de la présence. C’est le départage. Effacement, manipulation et dissimulation.
Tu ne me reconnaitras pas et je ne t’appartiendrai pas dit la figure centrale de l’absent. Et je serai cette ombre de l’ombre qui me dissimule.

Je reviens souvent à ce thème de l’ombre de l’ombre. Dans l’arrière-fond du monde visible, il y a parfois des corps mouvementés et déplacés qui sont des vapeurs d’ombre, de l’écume nostalgique. Il faut les comprendre pour ce qu’ils sont : des désirs éreintés qui achèvent leur cycle de vie, qui seront les scories de nos attentes, qui voltigent et se posent, vides.
Je suis embarqué dans une mosaïque de textes, jamais organisés à partir ou autour d’images (photos, dessins, peintures, collages…). Les mots me servent d’images et ne le sont pas. Ici, j’en profite, j’emmagasine et je déstocke tout à la fois. La logique viendra de surcroit.
L’imprévisible est la logique.
(Extrait de Origines, HC, 2021-2024)