OBJETS MOUVANTS

Sur la saison 9

Il faut chercher à voir autrement, selon des méthodes dont on pourrait dire qu’elles sont instinctives, celles qui favorisent les pas de côté, les visions inappropriées et les résurgences mentales, qui tentent de rassembler les fragments erratiques de notre histoire.

L’histoire, les histoires, notre histoire, les allers et retours partagés ou tus, les torsions dans le passé, les brusques flash-backs qui capitalisent à l’arrière de notre cerveau, autant d’itinéraires possibles entre (ou avec) les objets assemblés. Pour chacun, une date, un parcours, une destination. Et un départ.

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Il faudra deviner ce qu’il advint. Et rien ne vient sans préméditation, sans cette certitude que la réalité transgresse notre fiction mentale. Notre imagination est pauvre et malmenée. Il faut sortir des carcans qu’elle entend maintenir dans notre esprit. Jaillir éperdument. Les adéquations mentales des réverbérations sont souvent des objets à manipuler et à tordre dans tous les sens de leur signification. On est toujours trop prudent ou trop ordonné. Nous hésitons dans nos directions. Elles sont les cris du vide velléitaire installé en nous.

Il y a des doutes sur nos origines.

Rien de spectaculaire.

Nous pourrions être des organismes hérétiques. C’est la raison de nos échappées virtuelles ou réelles. Il n’y a pas de différence.

Les objets mouvants sont des visions, parfois inattendues, dégressives. Elles fonctionnent comme les sentiments, selon des palettes de densité et de tension qui nous ramènent à des choses « déjà vues » ou des événements « déjà vécus ». Nous n’échappons pas à leur circularité.

Nous déplaçons les balises, nous modifions les itinéraires. Nous sommes dans l’agrégation d’organisations singulières et complètes. Et pourtant nous pouvons les considérer, prises isolément, inachevées. Nous en délogeons l’indicible et le non-dit une fois la composition réalisée.

Le rôle des objets aléatoires comme intermédiaires est au cœur de la réalisation d’un assemblage. Ils sont des fragments parfois dépourvus de signification mais nécessaires à l’équilibre de la composition, donc de sa signification.

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Nous avons le beau rôle en inversant ou en dénaturant les intentions attachées aux images utilisées. Mais nous ne cherchons ni à interpréter des histoires ni à construire de nouvelles significations. Ce qui compte c’est l’équilibre de l’assemblage, la dynamique qu’il instille dans notre vision, l’élaboration de jointoiements qui effaceront les origines comme les usages des premières images. Après, après, à chacun-e de retenir la vision (parmi d’autres) qui fonctionne par rapport à ses propres histoires qui pourraient nous être communes.

Les objet mouvants sont des objets de divination. Sans intuition, pas de révélation. Et sans perspective, pas de magie. La réalisation d’un assemblage permet des déplacements, des rencontres, des promesses ou des renoncements. C’est la question du choix.

NO ou ON ? – Rotation et renversement des perspectives. Du collectif au nihilisme, c’est toujours un choix politique.

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Un collage est un exercice d’écriture, un assemblage de termes qui, pris isolément restent illisibles ou incompréhensibles, des formes, oui, des silhouettes, des ombres et des tentatives, oui, des sens esquissés,oui, des sensations furtives, oui, mais tout cela demande à être déplié, tendu, attaché. L’écriture est la recherche des attaches, le dessin des passages qui construit une vision. Porte ouverte sur l’infinité des histoires de l’oeil vivant.

Malgré tout, reviennent parfois des sensations ou des réminiscences qui nous placent au droit fil de notre existence et tout est lambeaux de mémoire qui affleurent dans ces bouts de vie qu’on pensait perdus. Les grands formats ont une raison d’être. A Bombay, Miami ou Karachi, ils sont les jalons d’une mémoire picturale qui a planté ses balises tout au long des voyages. Elles sont les feux des équilibres à venir.

Des recensions d’images seraient nécessaires pour appréhender le temps qui passe et se dérobe, pour récupérer ces temps juxtaposés de nos incertitudes et de nos choix à demi. Le royaume n’est jamais le pan entier d’une vérité, il abrite seulement des reliques oubliées et des tombeaux vides. Les images nous raccrochent à des passés si rongés et si délavés qu’il n’y a bientôt rien de reconnaissable, rien de tangible. Et on pense reconnaître mais c’est perdu d’avance.

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Les assemblages sont des compositions de textures. On peut les juxtaposer jusqu’à les fondre, on peut les jointoyer pour délimiter des territoires et organiser la circulation d’un espace à l’autre et ainsi de suite. Il suffit de l’amorce d’un trait ou d’une ombre qui passe et qui souligne le chemin, l’anime. Il y a toujours une ligne qui scinde le monde en deux et en construit les perspectives.

On s’arrange avec nos humeurs et avec nos dépendances. Des pensées intrusives se déplacent, forment des compositions impulsives et ritualisées. C’est un abécédaire d’une illusion presque obsessionnelle qui agence les peurs, celles de se tromper, celles de manquer d’audace, celles de faire et faire et refaire. On s’arrange, oui on s’arrange avec cette absence d’identité ou de personnalité. Mais encore ? On fouille le fond des horizons comme on creuse dans la mémoire. Et ce qui est en cause, ce sont encore des questions et des questions, presque de l’idée fixe, dans tous les sens d’un martel en tête.

Un déplacement est un objet, remous balancé des rythmes du wagon, cliquetis des roues, flux et reflux des corps dans une vague en roulis, oscillations et secousses se heurtant ou se chevauchant, brimbalement ordonné de bas en haut de l’absence d’un mouvement réel. Un objet aux parfums de métal (acier, inox, étain, plomb) qui soulignerait nos indéterminations. Mais tout est trop cadenassé pour bouger.

Les mots ont un pouvoir exorbitant. Il n’y a pas d’image sans langage. Il n’y a pas de vision sans articulation à une énonciation. Avec des mots qui tentent d’imposer leurs voies. Nous pourrions ne rien voir. Et nous entrons pourtant dans le décor, nous en faisons partie. Il n’y a pas de relief seulement des antécédents et des variations d’originaux. On ne revient pas au point de départ et la vision première est à jamais détruite. Il en reste des scories étoilées. C’est notre hérédité d’oublier. Mais les mots ne renoncent pas, ils gèrent les héritages et ordonnent les successions. Et nous forcent inlassablement à ré-écrire ce que nous devenons.

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La narration dans un collage est une voix muette. Les encastrements et les fusions, les superpositions et les ajustages sont nécessaires mais jamais suffisants pour élaborer une signification. Si elle existe – et elle existe – elle est dans les rapprochements neuronaux des ombres et des vides qui les supportent.

Le grand échiquier, les grands manèges, la grande bousculade, le grand écart, la grande barrière, le grand mépris, tout ce qui porte vers le vide, tout ce qui propulse dans les voiles éreintées du ciel, tout ce qui déchire le cœur, sa place et ses pulsations. La grande lacération d’une foudre mentale qui nous déplie et nous replie. Il suffit d’un rien nervuré pour dilacérer notre écorce nerveuse. Un simple tissu très fragile au début d’un vertige.

Les objets en suspension sont des objets marginaux, des rires surpris et des oiseaux migrateurs. Il faut les faire flotter ou les pendre, les accrocher haut, bien haut, pour donner le champ nécessaire à leur vacillement. Ainsi ils supportent le désordre et l’indécision de nos hésitations. Alors on cherche l’équilibre, la ligne magique à partir de laquelle rien ne bouge. On la trouve, on la souligne, on a appris d’elle le retour au calme.

Quelques images, prises isolément, suffisent pour emboiter et articuler des récits, des gestes ou des bruits et se détacher des fictions originelles et en construire de nouvelles. Le résultat vient des incidents inhérents à nos visions et qui surgissent alors que l’on ne s’y attendait pas. Je peins le plus souvent sans concept, sans écriture conceptuelle. Je ne peux avancer que d’accident en accident, écrit Nicolas de Staël. Ce qui en reste, ce sont des chutes vertigineuses et hors de propos.

Les objets des collages sont des objets de remémoration, de remise au seuil d’une fiction devenue friction des réalités. A la recherche des empreintes détachées de leurs attaches neuronales. Nous sommes à nous-mêmes notre vague à l’âme ou seulement étrangers. Tout est construit dans une apnée suspensive. Au ciel bleu-noir d’un possible réel, il n’y a que des vagues battant le vide et des regrets inextinguibles.

Les objets mouvants sont des extractions partielles d’ensembles incommensurables. Il faut en faire l’exégèse avec prudence car toute interprétation fonctionne comme une traduction. Le vocabulaire (bouts d’image, couleurs, assemblages d’expressions picturales ou scripturales, ajout de lignes, d’ombres ou d’ouvertures, résorption ou suppression d’éléments incongrus…) est manipulé par une syntaxe cachée qu’un œil attentif peut, certes, démêler mais qui reste irréductible à une méthode qui rendrait compte, à elle seule, de la complexité langagière des collages et des mouvements incessants des objets qui les composent.

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Le recours aux superpositions et aux transparences est à la base du retournement pictural du collage. La matérialité des amoncellements d’ombres, d’ombres sur les ombres, d’ombres sur les mains opalines des étoiles est une tension fondamentale de l’assemblage. Une matérialité de rapprochements, de coutures et de fixations, d’organisations dispersantes dans un même espace pour simplement tenir. Tout un ensemble de ligatures et de systèmes de répétitions pour descendre du ciel sans tomber, sans exploser en vol alors que tout se délite alentour mais retenu par des échafaudages vertigineux ou des articulations d’aplats sombres et étourdissants.

Une image, des mots ? Peut-être. Les modalités sont communes à la langue et aux ciseaux, à la salive et à la colle. Toucher de temps en temps du sens, saisir les incidences toutes déséquilibrées des énoncés avant toute dislocation, voilà qui est inhérent à tout récit. Les règlements de compte avec les mots suivis d’un divorce se déroulent toujours dans l’ombre des images.

Ajouter des mots. Des mots. Alors reconstruire une signification qui relie et accorde tous les éléments et faire des assemblages aussi avec les mots. Les détourer, les fondre, fabriquer de l’estompage pour les placer à l’arrière-fond d’une mémoire qui vient à la surface et rend possible un nouveau monde.

LES PERSPECTIVES

Les distances entre les aplats bleus du ciel sont incommensurables. Elles sont le résultat d’une vision défaite, d’un rêve ou d’un regret. Ce ne sont pas les distances qui importent, plutôt les recouvrements, les zones de jointoiement, les superpositions qui, se dessinant, donnent les mouvements du ciel, le flux des bleus et leur reflux parfois désordonné où des chimères naissent, fantômes inapprochables autrement qu’avec une vision d’à-côté, une vision tierce.

Une distance qui se fait discrète et qui réduit les amplitudes du regard, le ramène à sa réalité et reconstitue des éclairages absents, les dénoue de leurs attaches noires. Comment se construisent les ligatures des horizons au ciel ? Comment s’articulent vision, mosaïques bleues et enfourchement des teintes angulaires des bords du ciel ? Comment l’œil fait-il part de ses intentions dans de tels commencements ?

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Helen Frankenthaler

Les visions basculent en désordre et, s’effondrant, donnent des preuves d’autres points de vue. Quelle sera notre parole ou notre décision ? Scellement des échafaudages pour tenir un regard, intimité avec des espaces en quinconce. Tout est abandon dans des bleus emboîtés les uns aux autres qui multiplient toutes les parts infinies qu’ils contiennent.

Textures et construction de teintes amoncelées selon des arrangements singuliers, la substance du bleu tient du fantasme et d’une réminiscence d’eaux-fortes, de miroirs répliquants et de gouaches brochées aux nuages immobiles. Incarnation d’une illusion qui amalgame et libère.

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Harry Gruyaert – Gatwick Airport. 2018

Dans le feu des ombres, les bleus sont arcs-boutants des brouillards qui donnent au ciel une armature tout en colonne. Ce qui soutient le monde est si léger qu’aucune confusion ne peut y introduire le désordre. Seul un souffle peut égarer les apogées tremblées des premiers scintillements. Voilà le relief des cohues qui ébauche la lumière, qui l’approche et la quitte, l’emporte. Toutes les teintes agissent dans la même direction, de bas en haut des crépitations d’une terre véhémente, empressée, au bord de la rupture. Dans le jeu des ombres, ce qui respire et qui cogne, c’est encore les bleus limpides des apparences et des nitescences brûlantes des retours.

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Ernst Haas

Portrait en sépia, imitation à la mine de plomb. Un exemple d’aquatinte dont les cordages tiennent les horizons. Portrait des reflets. Rien n’est possible sans les souffles qui effacent les couleurs sans les détruire.

Les perspectives sont des magies incidentes. Des magiciennes. Et ce que je sais des perspectives est gravé dans ma mémoire. Elles sont bleues, bleu-pâle, marines et opales.